Valérie SHUM KING

photographe

Vidéos...

 

 

 Je travaille sur le ressenti éprouvé lors de mon arrivée en Arles. Au premier abord, Arles est une ville charmante. Une belle miniature... un village agrandit... Je comprends les touristes : les vieilles maisons, les petites rues, les places où on se languit au soleil, les arènes, le théâtre antique, l’accent qui chante... Belle la vie ici... douce... Et pourtant pétrie de curiosité latente... Tout doucement, l’envers du décors transparaît... se précise... me heurte... Je me cogne aux murs, je perds mon anonymat. Arles est une ville spéciale finalement, en contraste... Jolie ville, une beauté du sud avec le Rhône qui scintille... Un cauchemar mental... Un étouffement... Au centre de ma venue se dresse l’école, en huis clos... Zoo étrange... Je parle de l’intime de sorte que cet intime puisse devenir universel : partager ces émotions dans une conversation avec un autre que je ne connais pas, que je ne vois pas...

 

 La base de mon travail est un carnet, regroupant des textes et des polaroïds. Les textes sont conçus dans un souffle... dans l’idée d’une respiration... Les mots ont leur propre rythmique. Dire comme on respire... Les mots-palpitations prennent corps... Ils sont comme le vent... un vent personnel...

Les polaroïds eux contrastent avec la dureté des mots. Ils représentent la beauté et la tristesse de cette ville. Les lieux sont vides, sans issus... C’est une sensation! Ils sont pris eux aussi dans l’idée de souffle, d’immédiat... teinté de douceur de vivre apparente...

 

 Mon carnet a fini par perdre son statut de carnet. Il est devenu objet par son côté unique, fragile... Je me suis alors retrouvée confronté au problème de la manipulation, de la diffusion. Il m’a semblé dans un premier temps que le recréer, le dupliquer était la solution la plus approprié. Mais l’infographie finit seulement par créer une sorte d’ersatz carnet/objet...

“Uniques, les livres se condamnent au confinement, à la circulation clandestine ou à la présentation sous vitrine. Multiples, ils se donnent les moyens d’une diffusion plus large et ils brisent ainsi la relation fétichiste à l’objet tout en conférant à celui-ci le caractère indéniablement hypnotique du produit industriel, c’est-à-dire d’un objet résultant d’une chaîne plus ou moins longue de transformations sans interventions de la main : une sorte d’objet stérile, issu de la machine, elle-même issue de la machine, elle même... etc. Unique -de par sa forme autographe mais surtout de par sa diffusion confidentielle-, le livre demeura /carnet - même s’il n’en a ni l’épaisseur ni la taille. Multiple, il sera livre à part entière (quel que soit le contenu).”  Frédéric Paul in Claude Closky

 

 J’ai décidé de m’éloigner de la forme de cet objet, tout en le respectant, en gardant l’idée première. Je l’ai filmé dans son intégralité : l’écriture, les polaroïds... en y ajoutant simplement ma voix et mon image...

        Après cette première expérience vidéo... j’ai continué... un autre carnet... ce sont toujours les textes qui viennent en premier... je les travaille... j’écris beaucoup... dans cette idée de souffle... que les phrases s’alignent d’elles-mêmes, en musique personnelle... je recommence encore et encore jusqu’à ce que la mélodie se mette en place d’elle-même... qu’elle semble toujours avoir été ainsi... je refuse de m’acharner sur une phrase, mot à mot...

 

 Le tout doit venir du souffle... Après, pendant peut être, viennent les images... j’arpente ma vie, la ville, mon appartement, mon univers armé de mon polaroïd... je ne fais que passer... que continuer le souffle... tout est de l’ordre de l’instantané...

                                                                                                 L’immédiateté du regard qui effleure le monde... l’enregistre et... quelque part l’oubli aussitôt... se souvient... se remémore... Le plus petit objet qui se charge de milliers de souvenirs personnels, unique à mes yeux... un petit objet insignifiant qui devient aussi dangereux qu’une arme...

 

 Finalement je considère ce carnet comme un objet à la fois si précieux et si insignifiant que je me refuse à le montrer à nouveau... Je ne peux le voir que comme une base de travail, que comme les notes nécessaires d’une recherche...

                                                                                          Si je décide de garder les textes dans leur état... de les lire... ma façon de filmer, elle, est très différente de mes photos... il me semble que la photo, de part son non mouvement, et la vidéo parce qu’elle induit dans l’esprit une image en mouvement ne peuvent être conçues de la même manière, dans le même esprit... même si bien sûr, l’interprétation,l’essence reste la même...

 

 J’ai choisi de filmer la banalité de mon quotidien... le rien de tous les jours... les petites choses quasi insignifiantes qui peuplent mon existence... Tous ces petits riens qui finalement arrivent, sont le présent de n’importe qui... et... si je ne précise rien, c’est que cela ne semble pas nécessaire... Les émotions dont je parle sont celles que peuvent vivre tout un chacun... rien d’exceptionnel... rien de fantastique...

J’espère seulement que le spectateur éventuel pourra, ne serait ce qu’une minute se reconnaître, se dire moi aussi... je parle de quotidien uniquement...

Les mots en contraste avec la banalité, l’ordinaire des jours qui défilent... les envies, les frustrations, les moments vides, creux, la platitude de l’existence...

 

 Si ma première vidéo s’appelle “carnet”, c’est qu’elle contient quelque peu pêle-mêle des émotions, des moments vécus... ce titre me semblait le plus approprié par rapport à cette tranche de vie... où le présent se mélange au passé, fini par le soutenir, à en faire parti...

 

“c’est rien...”, raconte seulement les tristesses, les déceptions, le mal que l’on ressent certaine fois par rapport au regard de l’autre... L’autre se multiple... l’autre, votre ami le plus cher, votre entourage, votre famille, votre petit(e) ami(e), l’autre aux mille visages... Cet autre dont on ne peut se passer, sans qui on ne peut vivre... cette confrontation du quotidien, de tous les instants... et... les blessures qu’il peut laisser... qu’il marque, que ce soit dans ce que l’on pourrait appeler l’”âme” ou le corps... le corps en réaction, en relation direct avec les événements...

 Pourquoi parler des blessures, du mal que l’on ressent? Sans doute parce que les jours heureux, le Bonheur se passe de mots, que la photographie est, selon moi, plus apte à en rendre l’illustration... et... peut être aussi, parce que cela ne m’intéresse pas vraiment... et que sans doute, lorsque toute petite, j’écoutais les histoires, pas une seule fois, on ne racontais les Bonheurs des personnages tant cela semblait dénué d’intérêt... et que je ne me suis jamais intéressée à ce que pouvait bien être leur vie après, dans le Bonheur...